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5 questions à… Prof. Dr. Greta Dereymaeker : détecter et traiter les pieds bots précocement

Les pieds bots sont 5 fois plus fréquents en Afrique qu’en Europe. À cela s’ajoute le fait qu’en Europe, un enfant souffrant de pieds bots est soigné dès la naissance. En Afrique, les enfants souffrant de cette malformation doivent souvent attendre des années avant d’être soignés, et un pied bot négligé évolue vers un stade avancé de déformation. Le seul traitement possible d’un pied bot négligé est alors chirurgical. De plus, il s’agit d’une opération complexe et coûteuse.

C’est pourquoi Médecins Sans Vacances a initié l’an dernier une nouvelle approche selon laquelle les pieds bots sont dépistés et traités par la méthode Ponseti. Cette technique fait appel à des plâtres et des orthèses et permet d’éviter des interventions lourdes. Le Professeur Greta Dereymaeker explique.

Qui est Prof. Dr. Greta Dereymaeker ?

  • Professeur Greta Dereymaeker
  • Specialisation: orthopédie / chirurgie du pied
  • Volontaire de terrain depuis 2004
  • Participation à 28 missions d’orthopédie en République démocratique du Congo, au Bénin et au Rwanda
  • Liens étroits avec la KULeuven et actuellement encore professeur extraordinaire.
  • Fondatrice de la clinique du pied à l’UZ Pellenberg à Leuven
  • Ancienne collaboratrice de l’UZA et de l’Heilig Hart à Leuven 

Que fait Médecins Sans Vacances précisément?

Prof. Dr. Greta Dereymaeker : “Jusqu’à l’année dernière, nous formions surtout les médecins locaux à pouvoir traiter les pieds bots chirurgicalement. C’est un travail de très longue haleine, car il s’agit d’interventions orthopédiques complexes. De plus, la plupart des médecins en Afrique subsaharienne ont eu une formation en chirurgie générale et ne sont pas spécialisés en orthopédie. C’est la raison pour laquelle nous voulions introduire en République démocratique du Congo une méthode de dépistage et de traitement des pieds bots à un stade précoce d’après la méthode Ponseti, méthode reconnue à l’échelle mondiale. Depuis 2014, Médecins Sans Vacances s’engage fermement dans cette direction.”

En quoi consiste précisément la méthode Ponseti?

“Grâce à cette approche, les très jeunes enfants souffrant d’un pied bot sont plâtrés à environ 6 reprises. Ensuite vient le port d’une orthèse. Tant que les enfants ne marchent pas, ils doivent porter l’orthèse 23 heures sur 24 et lorsqu’ils marchent, uniquement la nuit jusqu’à environ l’âge de 3 ans. Dans environ 50% des cas, une petite intervention chirurgicale, comme l’allongement du tendon d’Achille, est encore nécessaire. Il s’agit d’une intervention qui peut être facilement enseignée aux médecins locaux. Le diagnostic et le traitement précoces sont donc très intéressants. Avec cette méthode, la plupart des pieds bots sont guéris dès l’âge de 3 ans.”

Comment atteignez-vous le personnel local pour mettre ceci en oeuvre?

“L’année passée, nous avons lancé un projet pilote au Katanga. Lors de différentes missions dans les centres pour personnes handicapées de Wote Panoja, de Kilwa et de Likasi, nous avons formé des médecins, du personnel infirmier et des kinésithérapeutes à l’identification et au traitement précoces des pieds bots, afin de ne pas en arriver à un pied bot négligé uniquement soignable par une intervention coûteuse et complexe. Nous avons également donné des formations diverses pour le personnel infirmier dans les centres de santé généraux. En effet, c’est dans les centres de santé que les bébés naissent et viennent pour être vaccinés. Plus vite un pied bot est identifié, plus aisément il peut être traité. Les médecins et le personnel paramédical dans les trois centres de revalidation reçoivent une formation pour plâtrer et traiter efficacement. Il s’agit d’une formation très spécifique, car plâtrer peut également faire beaucoup de tort. Médecins Sans Vacances prévoit donc différentes formations à différents endroits.

Dans tout ce processus, quelle est l’importance des collaborations avec d’autres organisations? 

“Dans le cadre élargi du renforcement des capacités, nous collaborons, à côté des hôpitaux partenaires et des centres pour personnes handicapées, avec d’autres acteurs. À côté de ceux-ci, nous travaillons également avec les centres de santé – dont j’ai déjà parlé – vu qu’ils sont les premiers à pouvoir dépister des pieds bots chez un nouveau-né. De plus, Médecins Sans Vacances collabore aussi avec des ateliers congolais sur place qui peuvent fabriquer des orthèses à moindre coût, mais tout aussi efficacement qu’en Europe. C’est une belle manière de travailler durablement. Une étape suivante consiste à envisager de quelle manière des collaborations sont possibles avec des partenaires locaux en matière de transport. La République démocratique du Congo est en effet un pays tellement vaste que certaines personnes doivent faire un voyage de quatre heures pour arriver à l’hôpital ou au centre pour personnes handicapées. Par manque d’argent, les membres de la famille qui doivent aller et venir à plusieurs reprises avec l’enfant décrochent encore trop souvent. Pourtant, un engagement de trois ans au cours duquel l’enfant doit venir à intervalles réguliers au centre pour changer les plâtres ou surveiller l’orthèse est indispensable pour un traitement correct. Si ce processus est interrompu, le traitement n’est plus efficace. Le transport est donc crucial dans le processus de traitement complet. Nous étudions du reste la possibilité de travailler avec une sorte de système de garantie ou de mutualité pour le paiement de l’orthèse. La somme pourrait être récupérée lorsque qu’il est prouvé que l’enfant va à l’école. En procédant de la sorte, nous avons davantage de prise sur l’entièreté du traitement et nous aidons l’enfant à s’insérer dans la société.”

Pourquoi accordez-vous autant d’attention à cette problématique?

“En Afrique subsaharienne, les personnes souffrant de pieds bots sont encore souvent écartées de la société. Elles sont refoulées, ne peuvent pas aller à l’école, ne peuvent pas travailler dans les champs, sont harcelées et même considérées comme ensorcelées. C’est terrible, certainement quand on sait que ce problème se traite bien quand on y fait attention dès la naissance. Nous voyons aussi souvent des femmes abandonnées par leur mari quand il s’avère que leur enfant souffre de pieds bots. Elles aussi sont accusées de sorcellerie, avec comme conséquence l’exclusion sociale. Un enfant traité à temps par plâtres et appareils orthopédiques a donc de réelles chances de mener sa vie à part entière. C’est là notre motivation.”

 

 

 

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