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Jun
17
2010

Bruxelles, ma belle…

Le métro est pris d’assaut ce dimanche 30 mai. De toutes parts, ils affluent les coureurs, les joggers, les «lopers». Trente mille femmes, hommes, enfants, jeunes, vieux convergent vers le point de départ. La plupart ont le sourire, certains sont déjà dans leur concentration. Marie-Jeanne et Gérard, fidèles compagnons de route, m’accompagnent au beau milieu du troupeau.
Il faut se hâter. Au Park-Hôtel, point de rendez-vous de l’équipe des Médecins Sans Vacances, il ne reste que deux concurrents. Les autres sont déjà en place et attendent. Il fait froid cette après-midi. Toutes et tous, nous avons froid, mais nous savons que cela ne va pas durer.François court avec nous...Je me suis assis à même les pavés pour mieux me protéger du vent. Devant mes yeux, rien que des jambes qui trépignent au son du Boléro de Ravel. Des jambes par centaines, par milliers, en fait, elles sont 60.000.
GO! C’est parti, les premiers déboulent sur le grand écran. Il nous faut encore 16 minutes pour que ce soit à notre tour de nous mettre en route. Ensemble avec Marie-Jeanne et Gérard, on avale les premiers kilomètres. On cavale, "On court trop vite!" prévient Marie-Jeanne, "On risque de le payer plus tard."François court avec nous...Le serpent se déroule et fond sur la ville aux sons joyeux des orchestres, des flons-flons de la fête. Oui, Bruxelles est en fête, ses habitants applaudissent, encouragent les concurrents. Il fait chaud à présent, surtout dans les tunnels. Devant, le boas multicolore avance. Je me retourne, derrière, il nous suit, interminable.
Je parle avec Rik, son maillot de Médecins Sans Vacances est déjà trempé de sueur. Comme nous tous, il s’en va vers là-bas. François court avec nous...Dixième kilomètre, ça commence à devenir ardu. Je joue à l’élastique avec mes deux amis. J’arrive encore à les rejoindre dans les descentes. "Ne m’attendez plus, on se retrouve à l’arrivée."

Treizième kilomètre, je commence à peiner. Je suce un bonbon à la menthe pour me donner du courage. Mais je ne suis pas seul à souffrir. Le serpent est devenu souffrance. Avancer! Décompter mètre par mètre le reste du parcours. Mon Dieu que c’est dur vers le seizième! Plus que quatre, mais ça monte, ça n’en finit pas de monter! Les bonbons à la menthe ne suffisent plus. François court avec nous...Alors, je pense à vous, à eux. Oui, comme dans une prière, je vous évoque dans ma tête: les Médecins Sans Vacances, comme ils disent en Afrique, au Rwanda. Les responsables, les bénévoles qui rendent cela réalisable. Je souris malgré ma souffrance. Oui, je souris parce que je vous vois, Lia, Marc, Annemie, Ad et Ely. Je les vois, eux aussi, sur leur lit d’hôpital, au pavillon Liliane. François court avec nous...Certains coureurs sont à l’agonie, à l’arrêt. Moi, je continue mettre un pied devant l’autre grâce à vous, pour vous. Pour toi, François. Je cours pour toi qui jamais ne courras, ne marcheras. Arrivera-t-on même un jour à te sauver une jambe? Ce serait déjà un exploit. Je cours pour toi, pour ton courage, pour la pureté de ton regard.
Dernier kilomètre, j’accélère avec mes jambes de 63 ans dopées par vous, les Médecins Sans Vacances. Marie-Jeanne et Gérard m’accueillent. On s’embrasse, on y est arrivé. Toi aussi, François, tu y arriveras grâce à vous tous, les Médecins Sans Vacances. François court avec nous...

Jean-Marie Adam

June 2010